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Hegel, Trump et l’Europe, par Elie Barnavi

 

J’ignore si, comme le voulait Hegel, la raison gouverne le monde et se réalise dans l’Histoire, mais je sais que, par les temps qui courent, il faut être au moins philosophe idéaliste allemand pour s’en persuader. Car enfin, même le penseur d’Iéna, qui intégrait dans sa dialectique, entre autres joyeusetés, la tyrannie, aurait eu du mal à imaginer un phénomène comme Trump. Et pourtant.

Dans « La Raison dans l’Histoire », l’introduction à ses Leçons sur la philosophie de l’histoire du monde, Hegel appelle « ruse de la raison » l’outil que la raison se donne pour agir. Cet outil, ce sont les passions, qui font le sale boulot à sa place. Et, grâce à ce subterfuge, elle échappe aux outrages dont seules pâtissent les passions.

J’avoue n’avoir jamais eu beaucoup de patience pour les élucubrations hégeliennes sur la philosophie de l’Histoire. Cette puissance analytique pour aboutir à un tableau de l’histoire universelle où l’Occident est l’aboutissement de l’Histoire comme l’Orient en est l’origine (il faudrait demander aux Chinois ce qu’ils en pensent), cette majestueuse conception de l’Idée qui finit par s’incarner dans… l’Etat prussien, tout cela m’a toujours paru plutôt fantasmagorique. La ruse de l’Histoire ? Quelle ruse de l’Histoire ? A moins de considérer la « passion » exterminatrice nazie une ruse de l’Histoire pour aboutir à la création de l’Etat juif. Ce serait cher payer la ruse de l’Histoire…

Puis, Trump advint. Et du coup, le concept de « ruse de l’Histoire » prend une signification étrangement pertinente. Car enfin, y a-t-il jamais eu, dans le monde de la démocratie libérale du moins, plus formidable concentré de « passions » que ce grotesque personnage que le caprice de nos amis américains ont placé à la tête de la plus formidable puissance qui onques ne fut ?
Trump ne pense pas avec sa tête, il éprouve avec ses tripes. Il ne sait rien, ne lit rien, ne comprend rien au monde qui l’entoure, sa capacité de concentration est celle d’un enfant de douze ans, son vocabulaire de même, alors que, moderne Caligula, sa fonction en fait le mortel le plus puissant de la planète. Ainsi armé, il est bien parti pour mettre à mal la plus vieille démocratie du monde à l’intérieur, et, à l’extérieur, démolir son système d’alliances et liquider son rôle séculaire de chef du monde libre.

Que fait-il là ? Simple accident de l’histoire, jouet de forces qui le dépassent, fétu de paille dont la chronique du siècle ne retiendra que l’éphémère bizarrerie ? Ou ruse de l’histoire destinée à marquer une translation de puissance à l’échelle du monde ? Ou les deux, puisque les deux ne s’excluent point, ils sont simplement décalés dans le temps ?
Assumons un instant le second terme de l’alternative. Quels seraient les candidats à une reprise du flambeau ? Car, Hegel a raison sur ce point, il y a toujours un porte-flambeau, l’ordre international ne saurait s’en passer. La Russie ? Malgré les rodomontades de son tsar, un pays qui ne produit que des armes et des hydrocarbures et dont le PIB par habitant est inférieur à celui de la Barbade, un tel pays elle n’a pas les reins assez solides pour prétendre au leadership mondial. L’Inde ? Elle est encore loin du compte. La Chine ? Oui, la Chine, deuxième économie de la planète, est en embuscade, comme on peut le constater derechef à l’occasion de la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat. Et il y a l’Europe.

L’Europe, « petit cap d’Asie » (Paul Valéry), certes, mais un marché d’un demi-milliard de consommateurs, qui est aussi la première puissance commerciale, la première destination touristique, en même temps qu’une terre riche d’incomparables trésors culturels. Pour cette Europe-là, incapable de réaliser son énorme potentiel parce que mal unifiée, Trump semble n’avoir surgi sur la scène de l’Histoire que pour lui permettre d’exister enfin. Les Américains font mine de lui tourner le dos, ce qu’elle contemple avec effroi, en oubliant, en passant soit dit, qu’elle lui est si souvent arrivé de les conspuer. Le parapluie américain se replie au-dessus de sa tête, et elle découvre que le ciel est chargé de nuages. Il lui faut du coup se procurer un autre parapluie, bien à elle. C’est ce que vient de dire Angela Merkel à Munich, une chope de bière à la main, devant une assemblée de Bavarois de droite qui a frénétiquement applaudi un discours européen. C’est ce que n’a cessé de marteler Emmanuel Macron pendant une étonnante campagne présidentielle, en faisant la preuve que l’on peut gagner les élections en défendant l’Europe. Avec ces deux-là, le fameux moteur franco-allemand, qui hoquetait affreusement, s’est remis à tourner gentiment.

Et que fera demain un Kaczynski coincé entre une Russie qui arrive et une Amérique qui s’en va ? Ou un Orban ? Voire une Teresa May, gestionnaire malheureuse d’un Brexit qu’elle ne souhaitait pas, et qui découvre, effarée, que l’Amérique n’est pas le substitut à l’Europe dont elle rêvait, alors qu’elle est impuissante à trouver la faille dans la muraille européenne ?

Trump, unificateur de l’Europe ? Pourquoi pas, après tout est-ce ainsi que ce sont créées les nations, contre plutôt que pour. Comme on l’a souvent remarqué, rien de tel qu’un ennemi extérieur pour assurer l’émergence d’une entité politique viable. Les Français ont fait l’Angleterre, les Anglais ont fait la France, les Français feront l’Allemagne, a dit un publiciste allemand du XIXe siècle. Alors, pourquoi la ruse de l’Histoire ne ferait-elle pas de Trump l’ultime bâtisseur de l’Europe ?
Pourvu que le grand homme ne soit pas chassé de la Maison Blanche trop tôt !

Elie Barnavi

Elie Barnavi, Professeur émérite d’histoire de l’Occident moderne à l’Université de Tel-Aviv, dont il dirige le centre d’études internationales, directeur d’études à l’institut de Défense Nationale, est membre du mouvement israélien « la Paix maintenant ». Il est membre du comité de parrainage du Collège des Bernardins.

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