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L’Eau Bouillante du Shabbat au Mellah de Marrakech,

Par

Thérèse Zrihen-Dvir

 

Le Mellah de Marrakech, derrière ses remparts féodaux, menait un genre de vie tout à fait singulier. Et puisque cette sorte de ghetto volontaire servait surtout pour sauvegarder l’intégrité des juifs et la perpétuation de leurs coutumes religieuses, entre autre, il y régnait des ordonnances définies décrétées par le tribunal rabbinique.

Le shabbat, jour saint et Oh, combien redouté, les ménagères s’y préparaient avec un acharnement insolite qui ne lui ôtait en rien son charme incontestable. Les juifs accueillaient le shabbat dans toute sa splendeur mais aussi et surtout, scrupuleusement à la lettre. Le vendredi, elles garnissaient leurs daubières en terre cuite de tous les ingrédients et épices dictés par les codes culinaires du Mellah avant de les charrier jusqu’au four public, piloté par un goy.

Il est interdit selon la religion juive, d’allumer le feu le shabbat et donc de procéder à la cuisson des repas. Pour certains, les préparatifs du saint jour commençaient déjà le mercredi, avec une liste infaillible de salades, de variété de poissons, frits, marinés et cuits, et l’immanquable Dafina/Hamin, pour le repas de midi du shabbat.

Mais si le problème des daubières semblait être relativement solvable, celui de l’eau bouillante pour la préparation de boissons chaudes, devenait un sérieux obstacle, délicat à aborder.

Cela, assurément, se passait à une époque où les samovars étaient inconnus et l’installation du courant électrique, un luxe que seuls les familles riches, les personnalités et le quartier français en étaient les privilégiés. Le Mellah, dont la majorité était composée d’artisans, de brocanteurs, d’ouvriers et de petits marchands, ne comptait que de rares habitations équipées de cet atout fastueux.

Le commerce étant interdit durant le shabbat, les juifs étaient contraints de demander l’aide des goyim, en l’occurrence, les arabes qui y trouvaient leur bonheur.

Le dirigeant du four public était un arabe et chose surprenante, il n’avait guère besoin d’indicatif spécial pour reconnaitre le propriétaire de chacune de ses daubières. On croirait qu’elles portaient, affiché sur leurs flancs, le nom de famille du possesseur. « Madame Cohen, voici votre daubière… celle-ci appartient à la famille Assouline, la trapue aux Abitbol, la joufflue aux Bensoussan, l’élégante aux Délouya… Et ainsi de suite.

Assis sur un tabouret devant un échafaudage bizarre et fumant, l’autre arabe, vendeur d’eau bouillante au shabbat, triturait la tête d’un étrange appareil métallique qu’il appelait robinet et d’où suintaient des gouttelettes d’eau bouillante. Il ne remplissait les théières que les ménagères lui présentaient qu’après avoir reçu son paiement.

Mais alors où était le problème ? Il se trouve dans l’interdiction de faire du commerce le Shabbat. Si un juif vient acheter de l’eau bouillante le Shabbat chez le goy, il transgresse sa sainteté en payant le vendeur…

Le conseil des sages s’était donc réuni pour décider d’un moyen de parer à cette violation du saint jour … Il fut donc décidé de vendre au courant de la semaine aux juifs du Mellah des coupons qu’ils pourront remettre au marchand d’eau bouillante le shabbat en guise d'argent, avant que ce dernier ne leur remplisse leurs théières…

Facile, n’est-ce pas ? La cuisson des daubières était payée d’avance le vendredi lors de leur remise au four public, mais celle de l’achat d’eau bouillante avait lieu le shabbat.

Les ménagèrent dociles sans être toutefois timorées, se hâtèrent d’acheter des coupons pour leurs théières – leur prix variait en considération de la taille des théières…

Ce manège se perpétua pendant quelque temps, jusqu’au jour où un petit malin, vint annoncer que la violation du shabbat ne peut être annulée si les juifs remettent au marchand d’eau en guise d’argent, des coupons… Le paiement en pièces de monnaie, en billets de banque ou en coupon est un moyen qui permet l’échange, donc le commerce…

Les sages devaient se sentir bien mal à l’aise après cette remarque très pertinente… Que faire ?

Grand-père revint du conseil des grands, un sourire narquois affiché aux lèvres… Il se pencha vers grand-mère et lui murmura quelque chose à l’oreille. Grand-mère sourit puis retourna à sa besogne sans émettre le moindre commentaire. Le lendemain, elle vint me demander de l’accompagner au souk pour faire des emplettes. Elle se dirigea d’un pas ferme vers la place des ferblantiers qu’elle passa en revue et s’arrêta devant un fabriquant de grands récipients en métal servant à l’emmagasinement d’eau potable. Elle choisit finalement un qu’elle paya comptant et poursuivit son chemin vers le vendeur de kanouns (poterie creuse en terre cuite, utilisée comme braséro), et en acquerra le plus imposant. Trimbaler à deux ces deux accessoires lourds et encombrants rendit notre expédition plutôt burlesque.

Je n’avais osé poser à grand-mère la question de ses étranges acquisitions qu’une fois rentrées au bercail.

« Mon enfant, me dit-elle, que ne fait-on pour satisfaire les extravagances religieuses de nos hommes ? Nous sommes permis de payer pour la cuisson de nos daubières à l’arabe à l’avance… L’eau bouillante, c’est une autre histoire.

Quand vint le vendredi, je la vis entasser du charbon noir dans le kanoun et y mettre le feu. Puis, elle déposa le récipient plein d’eau potable dessus. Nous eûmes droit à une théière d’eau bouillante le vendredi soir après diner. Au matin pour notre petit déjeuner, le thé que grand-mère nous servi était passablement chaud. Celui de midi était tiède et le peu d’entre nous qui en consommèrent, le firent en grimaçant.

Grand-père ne souriait plus devant le visage crispé de sa femme…

Quant à moi, je me demandais encore quelle nouvelle invention nos sages allaient bien trouver pour nous sortir de ce pétrin…

http://theresedvir.com/
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