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Bar Mitzvah

 

De Bob Oré Abitbol

 

Pour ma Bar Mitzvah, il me fallait étudier et apprendre l’hébreu !

Les notions apprises à «la petite école»n’avaient pas fait long feu et les leçons données par Mr Edery, notre professeur, s ‘évaporaient aussitôt que nous entrions au Lycée où le latin, l’espagnol et bien sûr l’anglais primaient sur cette langue ancienne et inutile qui ne servait qu’à prier  et encore !!! Nous ignorions alors qu’elle était redevenue bien vivante en Israël le pays de nos ancêtres.

De toutes façons c’étaient deux choses séparées. L’hébreu des prières n’ayant rien à voir, dans notre esprit, avec l’hébreu de tous les jours me semblait-il.

Très souvent nous ne comprenions rien, nous contentant d’ânonner des sons qui  nous faisaient bien voir au temple et donnaient l’illusion aux autres que nous étions religieux et donc forcément des gens biens !

Baruch ata adonay….

J’étais réfractaire à une main mise quelle qu’elle soit et la bar mitzvah en était une, je me servais donc de celle-ci pour toutes sortes de chantage.

Je voulais un blazer 100% pur drap de chez  « Au Carnaval de Venise » le magasin à la mode pour hommes, un pantalon « Mon Pantalon » avec élastique incorporé et breveté qui permettait de se passer de ceinture, des chaussures de chez « La Princesse ». Je voulais une moto, une vraie, pas la Mobylette sans freins sur laquelle j’avais failli me tuer cent fois ! Sans ça pas de bar Mitzvah !

Ma mère refusait ce chantage et toutes formes de pression par ailleurs. Elle avait 7 enfants et si elle avait le malheur de céder aux désirs de l’un ou de l’autre sous une menace quelconque,  elle était perdue, son budget éclaté. Les autres arrivaient aussitôt pour demander la parité  avec des cris d’injustice et de partialité.

- Pourquoi lui et pas moi ?

Ils pensaient qu’elle faisait du favoritisme. Alors pour couper court à cet argument elle disait non à tout le monde ! Comme ça c’était réglé !

Je n’en avais cure, d’abord parce que je pensais être différent de tous mes frères et sœur (je n’en avais qu’une mais qui était plus forte et plus déterminée qu’un garçon) et que j’avais donc droit, par là-même,  à des égards particuliers et un traitement de faveur.

Mon père disait oui à tout ! Il voulait juste qu’on soit heureux !

- Allez, donne-leur !  Donne-leur! disait-il tendrement à ma mère qui tenait les cordons de la bourse comme on dit.

- Mais d’où tu veux que je sorte tout cet argent ? Nous ne sommes pas les Rothschild, criait-elle excédée.

Ah ces Rothschild ! Qu’est-ce que j’en ai entendu parler ! Qu’est ce qu’ils nous ont fait souffrir !!! Ils nous menaient la vie noire. Chaque fois que nous demandions quelque chose, quoi que ce soit en dehors des normes, nous entendions immanquablement :

- Mais nous ne sommes pas les Rothschild !!! Comme le rappelle justement Gad Elmaleh dans un de ses fameux sketches. Plus tard ils ont été remplacés par les Rockefeller mais franchement entre-nous à la fin c’était du pareil au même : On nous refusait nos petits plaisirs à cause d’eux !

J’avais quand même accepté de prendre des cours d’hébreu  pour qu’on m’inculque les rudiments des prières nécessaires à mon apprentissage et à mon passage d’enfant à celui d’adulte responsable, paraît-il! Il fallait être prêt au cas où mes nombreuses demandes seraient satisfaites en tout ou en partie.

Ma mère, toujours elle, opta pour un vague oncle par alliance, Abraham Amar, qui l’avait déjà fait, avec succès, pour quelques autres de mes cousins.

Il venait après le lycée, à domicile.

Court sur pattes, l’œil torve, des lunettes de professeur, de corpulence moyenne, un chapeau cloué sur sa tête, il devait dormir avec. Même quand il l’enlevait quelques secondes pour s’essuyer le front, il y avait une toque dessous, une kippah, qui le protégeait d’un fâcheux incident. Imaginez que son chapeau tombe par hasard et que Dieu le surprenne sans! HachvéShalom!!!

Il ne prenait donc pas de risques inutiles!

Son haleine était  toujours avinée, ce qui fait qu’à la fin de son cours j’étais pratiquement ivre par toutes les vapeurs  alcooliques qui émanaient de sa bouche à moitié édentée! Rbe Abraham Avinou ou dans son cas plutôt Rbe Abraham Aviné.

- Baruch Ata Adonay Elohenu Melech Haolam Bore Pri Ha Guephen

Arrivé a  Guephen, la prière de la bénédiction du vin, j’étais sérieusement  éméché ou presque !

Normalement la communion ou la Bar mitzvah se célèbre à l’âge ingrat de 13 ans mais le temps passait  et ni la mère ni moi ne fléchissions !

Ma moto ! Mon blazer ! Mon pantalon ! Mes godillots !

J’avais établi un barème complexe qui me permettait de prévoir de façon assez précise combien de temps il me fallait pleurer, promettre, cajoler pour avoir tel ou tel objet de ma convoitise !

Selon le prix et la nécessité, il fallait deux mois de pleurs, une semaine, trois jours. Tout dépendait ! Fallait ruser, attendre, lui faire des compliments sur sa cuisine, choisir les moments propices où elle était de bonne humeur, faire des efforts exceptionnels au lycée.

Fallait quand même être fort ! Elle n’était pas dupe! Elle savait déjouer tous nos calculs et toutes nos entourloupes étant plus maligne et plus intelligente que nous tous réunis. Elle avait eu des frères  et sœurs autrement plus torves et vicieux que nous !! Allez !!! Nous n’étions que des enfants !!

On n’allait pas se moquer d’elle !!!Pour qui on se prenait ?  Elle était née paraît-il avant nous !!! Dont acte !

Pour la semaine, notre allocation hebdomadaire, c ‘était pareil !

Il nous fallait l’argent du cinéma, celui de la piscine, le bus, le saucisses- frites  à la sortie du ciné, le beignet à la confiture à celle de la piscine. Nos rituels étaient immuables et  les refus au début de nos tractations avec ma mère aussi !

Elle nous sortait nos résultats d’école, notre mauvaise conduite, notre tête dure, notre manque de considération, notre attitude, nos bagarres avec les voisins ! Le refus de faire ma Bar- Mitzvah ! Tout y passait !

On mettait, mes frères et moi a la queue leu leu, soi-disant du cœur à nous excuser, promettre, jurer qu’on ne referait plus tout ce qu’elle voulait, et le temps qui s’écoulait inexorablement et la séance de ciné qui allait débuter et les copains qui attendaient !!!

Et on pleurnichait !!

Elle, elle était allongée sur un sofa, à moité endormie par la dafina, plat lourd du shabbat qu’elle venait de déguster accompagné d’eau de vie, et mastiquant machinalement un chewing-gum.

Elle prétendait dormir, une main cachant ses yeux, je la revois encore clairement comme si c’était hier, mais grâce au chewing-gum qui cliquetait-claque régulièrement dans la torpeur et la pénombre, volets fermés,  des après-midi de chez nous, je savais que ce n’était pas le cas !

J’insistais ! Elle finissait par craquer mais tentait de nous donner moins que « la semaine » convenue ! Fallait encore négocier  un peu ! Finalement, après quelques insultes et malédictions bien sonnées elle lâchait le morceau en nous faisant promettre encore des tas de choses que nous oubliions aussitôt notre manne récoltée.

Ouf !

On retrouvait alors les copains et  vite direction ciné Lutétia, ABC, Vox, Liberté, Lynx ou bien Rialto ! Les salles de cinéma  de Casablanca à la mode où tout excités, nous retrouvions aussi nos petits flirts !

D’un seul coup,  la vie était belle de nouveau! Notre entrain et notre bonne humeur  nous revenaient magiquement! Eh ! Après tout on avait gagné la bataille…jusqu'à la semaine suivante!!!

C ‘est à cette époque que mon père choisit de mourir ! J’aimais mon père, c’était un homme bien, honnête et généreux. Il n’avait jamais été malade et la soudainement il partait  sans avertir à la fleur de l’âge. Il avait 53 ans ! J’avais quant à moi 14 ans et je n’avais toujours pas fait ma communion!

Pourtant ma mère avait accédé quelques semaines auparavant à toutes mes requêtes et je roulais désormais fièrement sur ma belle moto « Cimatti » moteur « Sachs » dernier modèle!

Malgré le deuil qui nous frappait il fallait, d’après les éminents rabbins, faire ma Bar- Mitzvah puisqu’elle était annoncée.

Nous la fîmes donc et je m’acquittai assez bien de ma lecture de la Torah avec mon professeur « Vino » à mes cotés, surveillant avec attention chacune de mes syllabes. Ma mère, habillée de noir, pleurait l’absence de mon père! Le soir elle fit une petite réception à la maison avec ses amis et les miens.

-C’est un peu triste mais c ‘est la vie dit sombrement un des convives.

Je n’allais pas  tarder à partir. Je n’allais pas tarder à laisser ma ville, ma famille, mes amis et le confort relatif de ma vie de jeune adolescent! Quelques mois plus tard, sac au dos d’ancien scout que j ‘avais été, je quittais définitivement Casablanca pour Paris, seul et orphelin, où d’autres aventures, heureuses et moins heureuses,  allaient commencer pour moi !

Au fond de moi je tremblais un peu mais je n’avais pas peur !

 

©Bob Oré Abitbol

boboreint@gmail.com

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