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Lettre de Freud à sa fille Mathilde

Lettre de Freud à sa fille Mathilde

 

Tu sais peut-être qu'aimer doit s'apprendre, comme tout le reste.

 

Sigmund Freud (6 mai 1856 – 23 septembre 1939), médecin neurologue autrichien, est le père de la psychanalyse. Celui qui consacrera sa vie à sa discipline fut également un père aimant, toujours prêt à aider ses enfants dans leurs questionnements. Ici, le thème est l’amour et Sigmund Freud livre une réponse simple, pleine de justesse, à sa fille sur l’apprentissage d’un tel sentiment. Apprendre à aimer n’est pas une mince affaire !

 

Lettres de famille

 

6 mai 1908

Ma chère Mathilde,

Ce que tu m’as écrit ne m’a pas complètement pris au dépourvu. J’attendais, bien sûr, que tu prennes toi-même la parole. Car j’avais confiance en toi, et je crois que tu n’as pas trompé cette confiance. Si tu es contente de toi, je peux l’être aussi.

Je ne peux que te donner quelques conseils et attirer ton attention sur quelques précautions. Tu sais peut-être qu’aimer doit s’apprendre, comme tout le reste. Il est donc difficile d’éviter, ce faisant, des erreurs ; ce n’est pas forcément le premier amour qui devient durable. Ton dessein de fréquenter R.[obert] H.[ollitscher] jusqu’à ce que vous ayez fait connaissance est sans doute le seul raisonnable. Mais tu connais aussi les risques encourus, combien peu de liberté la société laisse à une jeune fille et combien il est vain pour l’individu de s’opposer à la société. Le plus grand danger est peut-être qu’on se laisse soi-même « glisser » dans la chose plus vite et plus profondément qu’on ne l’a voulu au départ ; il est de toute façon dans la nature de l’homme de presser. Si tu peux donc encore maintenir assez longtemps la relation au niveau d’une amitié sur fond chaleureux, ne manque pas de le faire.

Des premiers renseignements glanés sur lui, je retire la vague impression que sa mère est une malade mentale incurable, et qu’il n’aurait pas lui-même la réputation d’un homme en bonne santé. Or, de la santé, il faudrait que tu en trouves chez ton mari, et de l’énergie ; malheureusement, les personnalités fines et correctes ne sont pas toujours les plus solides. Je ne sais rien de certain. Maintenant, je vais naturellement m’y intéresser, et demander à tante de sonder les Dub sur sa situation. Tu ne considéreras certainement pas que de telles froides supputations sont indignes d’être prises en compte en parallèle avec les sentiments.

Que tu ne sois pas là est pour moi en ces circonstances particulièrement commode ; j’espère que tes émotions ne vont pas te reprendre ce que le soleil et l’air ajoutent à ton bon état général. Au total, tu le sais bien, je ne suis pas pressé de te savoir casée avant l’âge de 24 ans, et tu plairas, je l’espère, aussi à d’autres. Mais n’en conclus pas que j’ai déjà quelque chose contre R. H., en dehors de la prévention la plus naturelle, comme il va de soi. J’avais toujours attendu que t’emporterait en souvenir un de mes sympathiques élèves et adeptes.

Tu vois que je suis toujours à ta disposition pour te donner des conseils, mais, à vrai dire, il faut que ce soit toi qui diriges la manœuvre, comme d’ailleurs il se doit. À propos de Salzbourg, je ne peux rien t’écrire. Je n’en au pas le temps, mais je te répondrai bientôt à nouveau. Seulement ceci : l’édition d’annales qui nous soient propres et assurée.

Transmets bien des salutations aux Raab et accepte les meilleurs vœux de

Ton père qui t’aime de tout son cœur.

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